Entretien avec Simon Claeys et Xavier Callens sur l’importance de la rénovation et de la reconversion
La réutilisation des bâtiments existants est heureusement devenue la priorité.
L’aménagement du territoire urbain a connu une évolution sans précédent au cours de la dernière décennie. Un accent particulier est mis sur la rénovation et la reconversion des bâtiments vieillissants, en mettant l’accent sur l’amélioration des performances énergétiques, la réutilisation maximale des structures et des matériaux, mais aussi sur des programmes mixtes qui diversifient et revitalisent les quartiers. Ces projets de renouvèlement urbain répondent ainsi à divers défis sociétaux.
“Pour construire de manière abordable, socialement durable et climatiquement positive, nous devons exploiter autant que possible l’existant, dans son intégralité ou en parties”
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Simon Claeys – CCO & Partner
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Xavier Callens – CCD & Partner
La rénovation et la reconversion sont désormais des piliers incontournables du renouvèlement urbain. Ces dernières années, les autorités ont pris des mesures résolues en faveur de la rénovation et de la reconversion. Était-il temps, selon vous?
Xavier: Aujourd’hui, les projets de rénovation et de réaffectation sont activement encouragés par les autorités. Cela s’explique par divers facteurs et ne peut qu’être salué. La problématique climatique en est un, mais les défis sociétaux tels que la croissance démographique et le manque d’espace ouvert nécessitent aussi une nouvelle manière de développer nos villes. Construire de manière plus intelligente et réutiliser les bâtiments existants sont des mesures essentielles. Le concept de la ‘Vlaamse Bouwshift’ (transition vers un aménagement durable en Flandre), introduit il y a quelques années, a marqué un tournant en la matière, mais en tant que bureau, nous travaillons sur ces questions depuis bien plus longtemps.”
“Par exemple, le centre de connaissances Arhus à Roulers, livré en 2014, était une reconversion d’une ancienne banque sans aucune valeur esthétique – et c’est un euphémisme. Cependant, la structure était intéressante et a conduit à des choix de conception innovants. La réhabilitation des bâtiments existants offre avant tout une alternative durable à la démolition et à la construction neuve, générant beaucoup moins de déchets, d’émissions de CO₂ et donc d’impact environnemental. Mais elle offre également des opportunités pour adapter des structures vieillissantes afin de mieux répondre aux besoins actuels.”
ARhus Roeselare, transformation d’une agence bancaire en centre de connaissances
Simon: “La problématique des émissions de CO₂ met une forte pression sur la construction neuve. Il est plus nécessaire que jamais de construire de manière durable, circulaire et résiliente au climat. La réutilisation des bâtiments constitue la première étape de ce processus. Si l’on souhaite évoluer vers un secteur de la construction circulaire, le choix de la réaffectation et de la rénovation est la seule option. En réutilisant les matières premières, les matériaux et les structures porteuses, il est possible d’intégrer des principes circulaires dès le départ. Ce sujet reçoit toujours trop peu d’attention. Rien que pour cette raison, nous devons continuer à encourager tout le monde, et en particulier les pouvoirs publics, à chercher des bâtiments désaffectés pour leur donner une seconde vie lors de nouveaux projets de construction. Et si nous devons malgré tout construire du neuf, faisons-le avec une vision à long terme, en concevant les structures de manière à ce qu’elles puissent traverser plusieurs cycles de vie ou programmes d’utilisation. Nous devons penser en termes de structures flexibles et adaptables.”
Avec la montée du télétravail depuis la pandémie, le besoin d’espaces de bureaux a diminué. De nombreux immeubles de bureaux doivent être réaffectés. Est-ce que la réponse à la forte demande en logements réside là?
Xavier: “De nombreux immeubles de bureaux existants sont effectivement sous-utilisés ou vides. Parallèlement, il y a un besoin croissant de nouvelles unités résidentielles, surtout dans les grandes villes. C’est pourquoi nous plaidons plus que jamais pour la multifonctionnalité, où plusieurs fonctions sont combinées au sein d’un bâtiment ou d’un quartier. Cela crée une interaction saine entre les habitants et leur environnement, ce qui manque souvent dans des bâtiments ou quartiers monofonctionnels. Les bâtiments anciens peuvent être restructurés et accueillir des programmes mixtes, en mettant l’accent sur l’accessibilité financière et la durabilité sociale. Bruxelles devient un exemple en la matière, en contraste frappant avec son passé de construction de tours de bureaux typiquement vitrées. La nécessité de reconversion y est plus grande que partout ailleurs dans notre pays, mais la politique s’y est déjà adaptée.”
Twin Falls Bruxelles, reconversion de bureaux en logements
Simon: “Les quartiers morts sont souvent monofonctionnels. En réunissant différentes fonctions, on insuffle une nouvelle vie dans les anciens bâtiments, ce qui peut générer une nouvelle dynamique dans une rue ou un quartier. Cela a également un impact positif sur l’aspect sécuritaire. De nombreux bâtiments n’ont pas de valeur architecturale intrinsèque, mais leurs éléments structurels sont souvent parfaitement réutilisables. En les exploitant de manière intelligente, on peut néanmoins les transformer en bâtiments précieux capables d’évoluer avec le temps et les besoins changeants.
À Woluwe, un ancien immeuble de bureaux de 16 000 m² est réaménagé en un projet résidentiel durable. Twin Falls offrira un mélange d’unités d’habitation, allant des studios aux appartements de 4 chambres, ainsi que quelques espaces de bureaux.”
“À Bruxelles, nous travaillons par exemple sur The Arch / Nor5. Un complexe de bureaux totalement obsolète y est réaménagé en un bâtiment ‘vert’ à fonctions mixtes et à empreinte carbone minimale. En plus des bureaux, il comprendra une salle de sport, un espace de coworking, un auditorium, un restaurant et un lobby, ce qui l’ouvre totalement au quartier. La majeure partie de la structure en béton existante est conservée, avec des interventions ciblées sur le socle du bâtiment, le remplacement des cadres de la façade et quelques renforcements en acier sur les planchers. La pierre naturelle de la façade a été réutilisée pour produire des carreaux de fenêtre et du granit. Plus de 200 portes de l’ancien bâtiment ont été récupérées et réutilisées.”
L’évolution vers des projets mixtes exige des connaissances dans différents domaines. B2Ai bénéficie-t-il, grâce à son caractère multidisciplinaire, d’un avantage par rapport à d’autres bureaux d’architecture?
Xavier: “Notre taille est sans aucun doute l’un de nos grands atouts. Nous sommes plus de 140 personnes. Et pas seulement des architectes, mais aussi des profils très variés. En plus des équipes de conception, notre bureau dispose également de départements dédiés à la planification urbaine, à l’aménagement intérieur, aux installations techniques et à la stabilité. Étant donné la complexité inhérente aux grands projets mixtes, cela représente une énorme valeur ajoutée. Non seulement parce que toutes les expertises nécessaires sont présentes, mais aussi parce que cela permet d’aborder les projets sous différents angles. Nous devons développer nos bâtiments de manière à ce qu’ils soient adaptables, démontables et positifs pour le climat. Cela n’est possible que si toutes les expertises requises sont réunies: connaissances techniques et procédurales, utilisation de méthodes de construction intelligentes, force de conception, etc.”
“Une transformation réussie est une combinaison d’approches urbanistiques, techniques et créatives.”
Simon: “Nous intégrons systématiquement dès le départ cette interaction entre disciplines et la connaissance de diverses programmations dans nos conceptions. Dans certains cas spécifiques, nous allons même jusqu’à réfléchir, en tant que bureau, à l’utilisation idéale d’un bâtiment. On entend souvent dire qu’un ancien bâtiment n’a pas été conçu pour accueillir certaines fonctions. Par exemple, que la structure existante influence la disposition des appartements. Mais peut-être qu’un plan d’étage atypique a en réalité plus de valeur qu’un immeuble résidentiel optimisé à l’extrême ? Justement parce que notre bureau dispose de toutes les connaissances techniques et programmatiques nécessaires, nous sommes capables de gérer avec souplesse différentes ambitions, exigences et demandes.”
The Arch / Nor5 Bruxelles, reconversion d’un immeuble de bureaux en un ensemble de programmes
Les promoteurs immobiliers jouent un rôle important dans la redéfinition et la réaffectation des centres urbains. Arrivez-vous à les convaincre facilement de s’engager dans des projets de rénovation et de reconversion?
Xavier: “Un changement est certainement perceptible. Nous sommes encore souvent confrontés à des promoteurs qui veulent tout démolir immédiatement, car ils n’ont pas encore pleinement conscience de la valeur ajoutée de la rénovation ou de la reconversion. Cela change petit à petit. De nombreux clients commencent à reconnaître la nécessité de cette approche, en partie parce que, financièrement, ce n’est pas toujours aussi défavorable qu’il n’y paraît au départ.”
Simon: “Et aussi parce que les permis d’urbanisme sont souvent obtenus plus rapidement, malgré la complexité de tels projets. Prenons à nouveau The Arch / Nor5 à Bruxelles. Il se situe dans un quartier dense où d’importants volumes ont déjà été réalisés. Cela signifie que le projet a déjà été approuvé au niveau de la volumétrie. Toutefois, il arrive parfois que le volume doive encore être désossé pour garantir une luminosité suffisante ou une meilleure qualité de vie. Mais le processus d’obtention des permis est donc souvent bien plus simple que pour une nouvelle construction. C’est important pour les promoteurs immobiliers, et c’est l’une des raisons pour lesquelles la rénovation devient de plus en plus intéressante pour eux.”
Xavier: “Vous savez, c’est aussi l’une de nos missions en tant qu’architectes d’amener les promoteurs et développeurs à réfléchir aux avantages de la reconversion. Il faut aussi, en quelque sorte, éduquer les maîtres d’ouvrage (et cela va dans les deux directions). C’est logique qu’il y ait encore beaucoup d’ignorance, car c’est encore un concept relativement récent.”
Montgomery Parc Bruxelles, rénovation des bureaux
Un sujet que nous n’avons pas encore abordé: le patrimoine. La reconversion offre également des opportunités pour réintégrer d’importants bâtiments historiques dans l’environnement urbain moderne, tout en préservant leur valeur culturelle. Quelle est votre vision à ce sujet?
Simon: “Lorsqu’on parle de reconversion, il faut en principe distinguer différents types de bâtiments. Il y a des bâtiments sans valeur architecturale ou historico-culturelle, mais qui possèdent des qualités structurelles. Au projet Montgomery Parc Bruxelles, on examine quels éléments constructifs sont réutilisables et on part d’une structure existante au lieu de tout démolir immédiatement.”
Ecole Egied Van Broeckhoven Bruxelles, reconversion d’une usine d’embouteillage en école
St. Michel Bruxelles, reconversion d’un dépôt de tabac en école
“En outre, il y a des bâtiments historiques qui nécessitent une nouvelle destination et qui doivent être rouverts à la société. Il s’agit souvent de constructions anciennes avec un statut monumental, qui présentent des problèmes de physique du bâtiment et une consommation énergétique excessive. L’accent est alors mis sur la préservation et le renforcement de l’identité et du caractère, dans le respect de l’âme du bâtiment. À Molenbeek-Saint-Jean, une ancienne usine d’embouteillage et un dépôt de tabac ont été transformés en écoles ouvertes et inclusives où la connexion avec le quartier est centrale. Tant l’école Egied Van Broeckhoven que le campus Saint-Michel ont évolué de bâtiments historiques fermés vers des environnements scolaires accueillants et durables.”
“Le patrimoine pur est une autre affaire, souvent plus complexe. Ces bâtiments sont presque impossibles à transformer, ou une telle transformation se fait de manière très statique, car il y a toujours une certaine tension entre l’utilisation économique, la performance énergétique et la valeur patrimoniale. Mais je dois dire que le dialogue avec les autorités s’est intensifié à ce sujet, ce qui ouvre aujourd’hui un peu plus de possibilités.”
La Caserne Léopold Gand, transformation en logements, appartements, un hôtel, des ateliers, une crèche & le nouveau siège de la province
Xavier: “Lors de la réaffectation d’un bâtiment ayant une valeur architecturale, il est essentiel que l’histoire du site ou du bâtiment reste lisible pour l’utilisateur et le passant. Prenez la caserne Léopold à Gand. Chaque Gantois connaît ce site, mais il était délabré depuis des années et tombé en désuétude. Il n’y avait pas non plus de relation entre le site et le quartier. Le site entier a été réaménagé en un quartier urbain ouvert et vivant avec un nouveau parc de quartier et de nombreuses fonctions telles que des logements et des appartements, mais aussi un hôtel, des ateliers, une crèche et le nouveau siège de la province.”
“Les murs de la caserne ont été littéralement et figurativement démolis, en réalisant plusieurs grandes ouvertures et en intégrant, par exemple, les portes d’entrée des habitations dans les murs extérieurs. Les grands toits en croupe, caractéristiques des bâtiments sur le site, ont été entièrement repensés en concertation avec le service du Patrimoine, afin de permettre leur utilisation sans trop affecter les caractéristiques originales. La durabilité et l’attention au confort et à la qualité contemporains sont au cœur du projet, tout en respectant la valeur historique du site.”